Schulers Books (Ma Cousine Pot-Au-Feu - 2/21)

- Ma Cousine Pot-Au-Feu - 2/21 -


Bien des années se sont passées avant que j'aie parlé à personne de la cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su « ce que lui avait fait le monsieur ».

Si enfant que je fusse alors, je comprenais déjà que l'oncle Jean avait en lui quelque chose de mystérieux qui le mettait comme en dehors du reste de la famille. Il s'en détachait par une mélancolie constante, non pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de dire qu'ils étaient joueurs ou débauchés;--mais la tristesse aiguë de ce membre de la famille semblait dépasser encore l'absence de gaieté qui était l'état normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une pensée nouvelle à transmettre, le mutisme grave, rêveur, voulu de cet homme dont l'intelligence me frappait déjà, produisait le contraste d'un reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.

D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure énergique, fatiguée, traversée souvent par des éclairs brusques, bientôt réprimés, pour comprendre que l'oncle Jean, à l'opposé de ses collatéraux des deux sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait résolu de cacher. C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos longues séances à table--ces mâchoires octogénaires n'allaient pas vite en besogne--et quand je le revois en souvenir à sa place, parmi les convives de la grande salle à manger de Vaudelnay, je crois apercevoir une rangée de frontons funéraires, coupée par une façade aux volets clos, derrière lesquels se devine la lampe allumée du sage.

De tous les habitants du château, mon père et l'oncle Jean étaient ceux dont les caractères sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus ou moins dissimulés n'étaient point rares, et je dois avouer que c'était du côté de mon oncle que les hostilités commençaient le plus souvent, presque toujours sans motif précis, comme il arrive lorsqu'un individu produit sur un autre une impression d'agacement perpétuel. Je me rends compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait à son neveu de mener l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du monde, mon père voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de son époque un titre de gloire, une immolation pleine de mérite.

--Nous devons obéir au roi!

Combien de fois n'ai-je pas entendu répéter cette phrase qui me transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas! Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lèvres de mon oncle ne laissait pas de troubler secrètement la sérénité de ma croyance. Parfois les choses n'en restaient pas à ce sourire muet. Deux ou trois répliques brèves, sans signification pour moi, étaient échangées, après lesquelles, dès que la retraite était possible, le baron se cantonnait chez lui comme un général en chef qui, entouré de forces supérieures, manoeuvre sur un terrain défavorable. A des intervalles éloignés, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous prétexte de chasse ou de pêche dans le domaine de quelqu'un des rares amis qu'il possédait. Selon toute évidence, il était pauvre et il mettait une sorte d'orgueil à le dire à qui voulait l'entendre. Un de mes étonnements d'alors cette pauvreté!

--Comment l'oncle Jean peut-il être pauvre? Il mange et s'habille comme nous, habite le même château, monte dans les mêmes voitures,--rarement il est vrai,--porte le même nom!

Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tête d'enfant et que j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-là et bien d'autres, sachant, par expérience, qu'on ne m'accordait pas le droit d'interroger, et ne pouvant déjà supporter ce qui m'est encore aujourd'hui l'épreuve la plus insupportable, le refus opposé, par ceux que j'aime, à l'un de mes désirs. Après tout, se taire n'est point une chose si malaisée.

II

Tous les soirs, à Vaudelnay, vers le milieu du dessert « des maîtres », la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et réunissait les domestiques du château dans la salle, dallée de pierres comme une église, qui leur servait de réfectoire. Cinq minutes après, ma grand'mère quittait sa place et traversait, suivie de nous tous, l'immense galerie qui séparait les appartements des communs. C'était, en hiver, un véritable voyage, plein de dangers à cause de la différence des températures et des courants d'air, voyage qui nécessitait l'emploi de mille précautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes, de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les âges. La galerie traversée, le cortège débouchait majestueusement dans une vaste pièce, où le couvert des gens était mis sur une longue table, éclairée de deux lampes primitives en étain, composées d'une mèche brûlant dans un récipient plein d'huile. Toute la cohorte des domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout. La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni par la fumée, tournant le dos à la table. De l'autre côté de celle-ci, les serviteurs se rangeaient, à genoux sur le pavé, ayant devant eux, au premier plan, l'alignement des assiettes de faïence et des pots de grès, au second les dos respectables des Vaudelnay de trois générations, succédant à tant d'autres qui, sans doute, avaient prié au même endroit et dans le même appareil depuis quatre ou cinq siècles.

Mon grand-père récitait à haute voix les oraisons et les litanies; maîtres et domestiques répondaient en choeur, fort dévotement. Puis, le signe de croix final tracé sur les fronts, il y avait quelques minutes de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la domesticité (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment où la soupe, déjà fumante dans l'énorme soupière, était distribuée aux convives par la puissante main de la cuisinière. Pendant ces minutes qui tenaient lieu du _rapport_ au régiment, la journée du lendemain s'arrangeait. Mon grand-père conférait avec le garde; ma grand'mère donnait un dernier ordre à la femme de charge; mon père commandait au cocher les sorties du jour suivant; ma mère causait fleurs et fruits avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait juré ses grands dieux le matin qu'il me dénoncerait le soir, et ne me dénonçait jamais, l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon grand-père élevant la voix annonçait officiellement un événement de famille, recommandait la sagesse à la fête du village pour le lendemain, déplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grêle, épidémie de bétail, fils aîné tombé au sort.

--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours où il était en belle humeur.

Et l'on entendait cette réponse, formulée presque à voix basse, dans un murmure respectueux:

--Bonsoir, monsieur le marquis.

Nous regagnions alors le salon, à travers la Sibérie du long corridor où grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs baleines. Près du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient point d'ordres à donner, les pauvres! ne possédant, en ce monde,--j'ai su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute simple, de la fraternelle générosité de mon grand-père.

Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais à la prière, circonstance tellement grosse de mystère à mes yeux, que je n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe quant à l'orthodoxie de l'oncle Jean.

Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie d'être toujours prêt une demi-heure trop tôt. Mais il dormait au sermon, et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le goûter sur le chêne poli par les siècles du banc armorié de la famille.

Au bout de vingt minutes, régulièrement, l'oncle Jean s'éveillait, circonstance qui coïncidait en général avec la péroraison peu variée de l'homélie. Que si notre bon curé s'oubliait en son éloquence, M. le baron tirait de son gousset une montre énorme, dont la répétition s'entendait d'un bout de l'église à l'autre, et la faisait sonner impitoyablement.

A ce signal connu, qui faisait frémir toute la pieuse assemblée, le pauvre abbé Cassard se hâtait de regagner l'autel, nous laissant tous, quelquefois, aux prises avec la tempête, sans se donner le loisir de nous conduire au port sacré dont, heureusement, nous savions tous le chemin.

Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet auditeur récalcitrant disparaissait, sans que l'on pût dire quel était le but de son voyage, et, grâce à cette circonstance, il était impossible de répondre d'une manière péremptoire à cette question:

--L'oncle Jean fait-il ses Pâques?

Toutefois le curé du village, qui dînait au château tous les dimanches, le traitait avec considération, voire même avec respect. Chose plus remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce jour-là en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne ménageait pas les invectives les plus sévères à l'abbé Cassard quand il l'avait pour partenaire. Car le baron était célèbre dans toute la province pour avoir appris et joué le whist en Angleterre, de même que pour avoir étudié la valse en Allemagne et la peinture en Italie.

--Malgré tout, me disais-je, un pécheur endurci ne saurait inspirer tant d'estime à un prêtre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement pour avoir coupé sa carte maîtresse.

III

J'allais sur mes douze ans, et ce même curé me préparait à ma première communion en même temps qu'il m'enseignait les éléments du latin et du grec, lorsqu'arriva le premier événement sérieux qui eût troublé, depuis ma naissance, la paix tant soit peu monotone où dormaient le château et ses habitants.

Un matin, bien que le samedi de la Passion fût encore très éloigné, la place de l'oncle Jean resta vide à table, et je fus informé qu'il était parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journée la famille fut


Ma Cousine Pot-Au-Feu - 2/21

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